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Manhattan
Séance du 11 février

Il aurait pu venir au monde à Manhattan, mais cela aurait été presque trop facile. Woody Allen est né en 1935 à Brooklyn, autre borough new-yorkais situé à quelques encablures de son quartier de prédilection. Il vit une jeunesse conforme à ce qu'il montra ensuite dans son cinéma et en dehors : pétri d'angoisses et d'obsessions, celui qui s'appelle encore Allan Stewart Konigsberg tue le temps en apprenant la clarinette – dont il joue aujourd'hui encore avec une maladresse charmante – et en consignant dans ses carnets des blagues en tous genres dont il est le seul public. S'ouvrant enfin aux autres, il vend ensuite ses traits d'esprit à un journal local afin de financer sa vie d'ado. Rien ne sert de courir, il faut partir à point : montant sur les planches pour la première fois à l'âge de 26 ans, il est très vite repéré par le producteur Charles Feldman qui lui propose d'abord de jouer les scripts doctors.

Allen retravaille alors les scénarii de Quoi de neuf Pussycat ? et Casino Royale, remonte Lily la tigresse en l'agrémentant de quelques commentaires personnels, et finit par obtenir un feu vert pour mettre en scène son premier long. Comédie policière aux très forts accents burlesques, Prends l'oseille et tire-toi (1969) en fait l'héritier numéro 1 des Marx Brothers et un cinéaste comique en devenir. Ce que confirment ses films suivants, de Bananas à Guerre et amour, fantaisies désopilantes et truffées de références érudites et passionnées au cinéma et à la littérature. Woody Allen apparaît déjà comme un cinéaste doué mais routinier, capable de reproduire la même recette année après année sans jamais se répéter mais sans prendre de risques. Annie Hall (1977) apparaît d'autant mieux comme une merveilleuse surprise, montrant son auteur sous un jour plus mélancolique et tourmenté, ayant enfin ôté son masque de Groucho pour mieux ravir le cœur des femmes et du public.

C'est l'un des virages les plus significatifs de sa carrière, l'autre étant celui amorcé avec Match Point après une série de films pénibles ou en tout cas décevants. L'après Annie Hall ressemble à un moment de grâce. Intérieurs, Manhattan, Stardust Memories et tant d'autres suivront, au rythme jamais contrarié d'un long-métrage par an. Sans se départir d’une certaine cohérence, en conservant (presque) toujours un ferme ancrage dans le quartier de sa vie, il alterne depuis quarante ans incursions discrètes dans le film de genre – avec une vraie prédisposition pour le polar – et récits semi-autobiographiques, dont Radio Days ou encore Manhattan sont les pendants les plus convaincants. Et quand bien même Woody décide de voguer vers d’autres horizons, chacune de ses oeuvres apparaît comme une touche supplémentaire apportée à l’autoportrait d’un artiste névrosé, équilibré dans son travail mais instable dans sa vie privée, toujours en proie à des démons intérieurs même dans les instants les plus paisibles en apparence.

Manhattan, donc. Nous sommes en 1979. Francis Ford Coppola dévoile au monde sa vision propre de la guerre du Vietnam avec Apocalypse Now ; Ridley Scott épouvante les foules avec son Alien tandis que Mel Gibson se livre à une sanglante vendetta – déjà ! – dans le Mad Max de George Miller. Revenant à la « comédie sentimentale », Woody Allen, lui, se livre ici à une drôle et charmante introspection sentimentalo-existentielle, sillonnant les avenues d'un New York de carte postale, passant des bras de la jeune Tracy (Mariel Hemingway) à ceux de la BCBG Mary (Diane Keaton). Considéré comme son plus grand succès sur le sol français, Manhattan pourrait ainsi se voir comme la quintessence du cinéma de Woody Allen, seulement dix ans après son premier film. Il regroupe ses marques et thèmes les plus reconnaissables par une méditation sur la psychanalyse, les femmes, le cinéma, la musique, l'écriture, le judaïsme, l'amitié ou encore l'art, le tout bercé par le doux son d'un orchestre philarmonique.

Il serait pourtant réducteur de faire du film une simple liste de thématiques à évoquer :  Woody Allen livre surtout une incroyable déclaration d'amour à son quartier cher et tendre, utilisant presque son intrigue comme simple prétexte à filmer cette ville sublimée par le noir et blanc lumineux de Gordon Willis, chef op de la trilogie du Parrain. Noir et blanc qu’Allen réutilisera notamment dans Stardust Memories et Celebrity, réflexions aussi différentes que complémentaires sur le devenir de l’auteur dans un monde qui l’ignore. Difficile cependant d’ignorer l’auteur de Manhattan, brillante auto-analyse annonçant un demi-siècle de délices alleniennes. « Chapter one. He adored New York City ».